vendredi 18 septembre 2009

Le jerk


Ça y est, c'est fait
. Le grand garçon, à l'aube de ses dix ans, va entrer de plain-pied dans le vaste monde, et de la plus belle manière.

Figurez-vous que pas plus tard qu'hier, il a reçu une invitation pour intégrer le très auto-désigné select Capital Cottillion. Bon, en gros - et alors que des mères de familles américaines se demandent, sur forum internet, si les invitations sont réservées aux écoles privées ou bien accessibles à la plèbe des classes publiques-, il s'agit d'une invitation à payer 400 dollars par an pour apprendre les bonnes manières et quelques pas de danse.

Pour les bonnes manières, je suis certain qu'un enfant grandissant dans une famille lui permettant -une fois par mois- de dire autant de gros mots qu'il le souhaite en deux minutes chrono, n'est pas tombé chez des ingrats.

Mais j'avoue que pour la danse, j'hésite. Sachant que l'adolescent non boutonneux qui me précéda avait le plus grand mal à inviter une cavalière afin de la serrer comme un joint de coffrage, je me dis qu'un peu d'éducation en la matière ne ferait pas de mal.

Et puis, je vois les photos de chaque séance, veste et cravate obligatoire, à partir de 5 ans. Et là, je doute.

Et enfin, je découvre qu'il y a une tenue recommandée pour apprendre le disco. Pas de veste ni de cravate club, of course. Mais, dixit le parchemin 200 grammes reçu par la poste, "des chemises à col... Pensez à Saturday night fever". Recommander à un enfant de 10 ans qu'il pense à SNF, un film qu'il n'a jamais vu, un film à regarder en cachette, comme on déguste son premier cigare (dont on vomira plus tard les volutes avalées), ce n'est tout simplement pas possible.

Ces gens-là se méprennent sur le disco... Apprendre des danses de salon, pourquoi pas, les bonnes manières, allez, je vous le concède... Mais le disco... Cette danse du corps impatient... Tout bonnement impossible avant les montées d'hormone de l'adolescence, dis-je humblement.

Le Capital Cotillion, sur ce point, fait preuve d'un mauvais goût indéniable.


La chanson du jour : si vous en avez le courage, allez voir ce que donne l'improbable chanson "Le jerk" (pour amateurs d'Harry Potter).


Et la liste des "opérations douloureuses pour danser"
- Inviter la jeune fille sagement assise le long du mur.
- Trouver un sujet de conversation badin et coruscant
- Conserver la jeune fille dans ses bras pour le slow suivant (qui s'avère être 8 fois sur 10 "still loving you").

(Maintenant, à vous de jouer)Lien

mercredi 9 septembre 2009

Money, money, money (it's a Washingtonian world)


En France
, il y a le marronnier annuel, le "salaire des cadres", soit le meilleur moyen de gonfler de jalousie et d'exploser de rancune le soir, à table, devant les gosses.

Aux Etats-Unis, le topo est bien différent. A l'occasion du labor's day (le jour du travail, le 4 septembre), le Washington Post a publié les salaires de cent Washingtoniens. Le tout sur une double page de cent portraits surmontant le nom, la fonction et le salaire de chacun.


Une fois n'est pas coutume, j'ai eu envie de vous traduire l'article de présentation que je trouve très caractéristique de l'esprit américain (d'une manière que j'arrive mal à décrire).


"De toutes les questions sensibles de la vie -l'âge, le poids, la qualité de la vie sexuelle-, aucune n'est aussi tabou que celle qui cristallise de façon immédiate et parfaite la valeur de la vie :
Combien gagnez-vous ?
Peu de gens affichent volontiers leur revenu : ni les riches ni les pauvres, ni les classes moyennes.
Gagner trop peu et vous êtes en butte au ridicule. Gagner trop et vous êtes sujet à davantage de ridicule. A plus d'envie aussi.


Y a-t-il eu une époque dans l'histoire récente où un salaire -n'importe lequel- a semblé plus précieux qu'aujourd'hui, la pire crise économique depuis la crise de 29, avec un taux de chômage flirtant avec les 10% ?

Pour commémorer le jour du travail, le Washington Post a rassemblé les salaires de 100 habitants de la ville, en rassemblant les informations parues dans les entretiens et les données publiques.

La galerie représente à la fois le monde officiel et non officiel de Washington, du président Obama au portier de l'hôtel Madison, du patron de la National Riffle Association au cireur de chaussures.

Il y a ceux qui reçoivent leur paie sous la forme de salaires et bonus ; et il y a ceu qui la collectent dans une tasse en plastique.

Quelle que soit la forme du paiement, les chiffres suggèrent qu'il est bon d'être J.W Marriott Jr, le PDG de la chaîne d'hôtels, dont les revenus de 10 millions de dollars sont les plus importants de tous.

A l'autre bout du spectre, un homme de 77 ans, sosie d'Abraham Lincoln, a gagné un total de 9000 dollars l'année dernière.
Encore une fois, l'argent n'est pas la seule mesure de la valeur d'un travail, peu importe ce que les autres pensent."


Allez, quelques exemples sur les paroles de "Money, money, money", entonnée par ces jouvenceaux d'Abba (370 millions d'albums vendus).


I work all night,
(Wendy R. Mackall, 25 an, pompier, 50 868 $)

I work all day, to pay the bills I have to pay
Ain't it sad
(Aja Ishmael, 29 ans, assistante de maîtresse d'école, 18 550 $)

And still there never seems to be a single penny left for me
That's too bad
(Laura Auer, organisatrice de mariages, 25 ans, 21 000 $)

In my dreams I have a plan
(Hillary Clinton, 61 ans, Secrétaire d'Etat, 191 300 $)


If I got me a wealthy man
(Wayne R. LaPierre, 59 ans, directeur de la NRA, 673 617 $)

I wouldn't have to work at all, I'd fool around and have a ball
(Paul rhymer, taxidermiste, 47 ans, 75 000 $)

Money, money, money,
Must be funny
(Alexander Ovechkin, joueur de hockey, 23 ans, 9 000 000 $)

In the rich man's world
(Edwin K. Zechman Jr, 61 ans, PDG du National Children's medical center, 2 100 000 $)

Money, money, money
Always sunny
(Frank Fahrenkopf Jr, 70 ans, PDG de l'association américaine des jeux, 1 325 000 $)

In the rich man's world
Aha-ahaaa
All the things I could do
If I had a little money
( Glenn Royall, 42 ans, chauffeur de camion de fourrière, 42 600 $)

It's a rich man's world
(Thomas Donahue, 71 ans, président de la chambre de commerce américaine, 3 157 188 $)

A man like that is hard to find but I can't get him off my mind
Ain't it sad
(Jon Favreau, 27 ans, rédacteur des discours du président américain, 172 200 $)

And if he happens to be free I bet he wouldn't fancy me
That's too bad
(Jennifer Mendenhall, 49 ans, actrice, 18 616 $)

So I must leave, I'll have to go
To Las Vegas or Monaco
(Stephen Dumaine, 36 ans, joueur de tuba à l'orchestre symphonique, 125 000 $)

And win a fortune in a game, my life will never be the same
(Hector Panozo, 40 ans, livreur chez Fedex, 50 000 $)

Money, money, money
Must be funny
In the rich man's world
(Sonia Sotomayor, 55 ans, juge à la Cour Suprême, 208 100 $)

Money, money, money
Always sunny
In the rich man's world
Aha-ahaaa
( Barack Obama, 48 ans, président des Etats-Unis, 400 000 $)

All the things I could do
If I had a little money
It's a rich man's world
(Charles M. Klein, 41 ans, 35 000 $)

Money, money, money
Must be funny
In the rich man's world
(Adrian M. Fenty, 38 ans, maire de Washington, 200 000 $)


La chanson du jour : Carole King chante "Tapestry".



Et la liste des "raisons de ne pas se coucher le soir cette semaine".
- Lire (commencé le tome 1 des oeuvres complètes de Colette par la série des "Claudine", pur bonheur de lecture et de perversité ingénue, au top du podium des sous-estimés avec Simenon).
- Regarder la troisième saison de la "Maison blanche".

(Maintenant, à vous de jouer)

vendredi 4 septembre 2009

Syllogomanie


Vous vous rappelez,
la vieille dame ou le voisin un peu bizarre qui conservait des tas de trucs sans importance. Ces drôles d'olibrius qui en avaient plein leurs remises. Le ménage de printemps n'était pas passé par eux. On discernait à travers les vitres sales du garage des monceaux de sacs, une roue de vélo, des bidons d'huile mal refermés. Quelques fois des photos tachées.

Un jour béni entre tous dans l'année était celui où nous pénétrions dans ces garages, les chambres (et même des salles de bains) pour récupérer les vieux papiers et les apporter au prêtre du village. Il les revendait à la tonne. C'était le denier du culte des gamins.

Et puis j'ai lu hier, dans le Washington Post, la vie de deux frères dans le New York des années 30. Les frères Collyer, des ermites qui sont restés des années dans leur appartement, accumulant des tonnes de détritus en tous genres. La syllogomanie, ça s'appelle, un trouble obsessionnel compulsif.



Voir ces tas informes me rappelle la période (ça devait être entre le 1401ème et le 1500ème bouquin, soit vers l'âge de 17 ans) où je m'aventurais du côté du terrain de foot local, direction la déchèterie. Là, en équilibre instable sur la porte d'un frigo, broyant les épluchures d'une soupe, je farfouillais les ordures à la recherche de livres qui fussent usagés. Une période récupération, pourrait-on dire.

Peu importait le bouquin (il y en eu d'économie internationale datant de 1930), je n'en repartais pas sans avoir atteint mon quota d'une vingtaine d'unités. Et la nuit, dans le sous-sol, à la lueur de la lampe 40W, je m'exclamais en découvrant les notes griffonnées. La surprise maximale était atteinte lorsqu'un passage était souligné (voire stabilobossé) ET commenté dans la marge.

Incapable de raturer et encore moins de corner un bouquin, je demeure ébahi quand j'entends des personnes (parfois des gens très bien) dire qu'elles lisent toujours le stylo à la main et qui barrent, raturent ou consignent leurs réflexions dans la matière première. Dans mon rapport sacré au livre (quoique déclinant de mois en mois), ce sont des iconoclastes ou des fous.

Ainsi, je passais des heures sur un manuel de savoir-vivre de 1962, me délectant, page après page, d'une écriture (que je devinais masculine, jeune ou retraitée), d'un type de stylo (mon préféré étant le plume couleur violette) et d'une manière d'annoter. Le nerveux, qui raye un paragraphe, les points d'interrogations dans la colonne vide d'un esprit ouvert, les étoiles en page de garde de l'homme. Sans doute m'emparai-je, de la sorte, des personnalités qui s'étaient, elles-même, approprié un livre.

La chanson du jour : Jon la Joie, un garçon (très drôle) dit des choses (pas bêtes) sur la mort de Michaël Jackson.


Et la liste des livres "lus depuis 10 jours"
- Saison noire de Pat Conroy
- Les Bienveillantes de Jonathan Littell
- Meurtres dans le sancturaire de C.L. Grace
- Le mal de pierre de Milena Agus
- Le journal d'Hélène Berr
- La littérature sans estomac de Pierre Jourde

(Maintenant, à vous de jouer)

vendredi 21 août 2009

Sans concession


Quand il ne reste plus grand chose
, que le dernier vide-grenier vous a rapporté un peu moins de 1 500 dollars (de quoi réparer la voiture) et que des dizaines de factures s'entassent sur la table...

Quand la vente de vos bijoux remplit le chariot pour une semaine et qu'il en reste trois à tirer dans le mois, vous avez pris une feuille dans le dossier en carton bien au fond du tiroir du milieu de l'armoire. Vous l'avez regardée avec remords et vous vous êtes dit que la crise contraint à de drôles d'expédients et que vous n'êtes pas la seule à y recourir. Puis votre regard s'est perdu entre les lignes.

C'était il y a dix ans, vous vous en rappelez parfaitement, c'est arrivé le lendemain de l'anniversaire de la grand-mère. Vous aviez fait le voyage aux Chutes du Niagara, exprès pour elle, qui rêvait tant de les voir. Sur le chemin du retour à Washington, une longue route de 12h où les seules surprises étaient les collines de Pennsylvanie, vous avez décidé de faire cette acquisition, repoussée depuis longtemps. Comme si elle n'était pas nécessaire, comme si elle protégeait.

Vous avez alors rencontré l'homme de l'art, qui vous a délicatement aidé dans votre choix et vous avez acheté six lots pour 10 000 dollars. A l'époque, vous étiez dans l'immobilier, vous avez payé cash. "C'est un bel endroit", a-t-il dit en vous raccompagnant à la porte. Il y avait trois personnes dans la salle d'attente et vous vous souvenez avoir pensé : "je m'y plairai bien".

Vos pensées reviennent dans la pièce délestée des fauteuils du salon qui ont pris le chemin du pavillon d'un jeune couple pour 400 dollars. Cadeau de mariage, avant le divorce, avant la chute de l'immobilier et l'arrivée subite dans ce sous-sol de la maison de votre fille. Vous jetez un oeil sur le bébé qui devrait réclamer son biberon d'ici quelques minutes. Vous passez du temps avec elle, vous l'élever pour ainsi dire. Sa mère travaille. Alors, il faut bien l'aider.

Et vous lisez l'annonce que vous avez fait paraître dans le Washington Post du 17 août. "Très belle vue dans le magnifique cimetière Parklawn à Rockville, Maryland. Six concessions à vendre... Valeur actuelle de 4200 dollars par lot. Notre promotion est de 2000 dollars. Promotion à durée limitée. Dépêchez-vous ! ". Vous avez ajouté une photo des lieux, une pelouse qui repose sous de larges saules pleureurs.



La chanson du jour : Sarah Vaughan chante "You're not the kind".




Et la liste des "cimetières qui rendent pensifs voire penseurs".
- Le cimetière San Michele, à côté de Venise, pas visité mais aperçu depuis l'eau.
- Le cimetière de Moscou (où nous cherchâmes pendant je ne sais pas combien de temps la tombe de Tchaïkovski sans la trouver).
- Le cimetière de Mont Désert (Maine) où nous trouvâmes au bout de vingt minutes la tombe de Marguerite Yourcenar.

(Maintenant, à vous de jouer)

mardi 18 août 2009

En quarantaine


Mes a
mis, je viens à peine de rejoindre une autre pièce de la maison, retrouvant une troupe assez fournie et laissant -encore- quelques égarés dans le boudoir derrière moi et j'en suis tout chose.

Pour seul billet d'entrée, j'ai présenté une pièce d'identité. "Vous avez la quarantaine, bon pour le service", a dit le gardien. Au fur et à mesure que je marchais dans la vaste salle, une foultitude de petits bonshommes sont apparus à mes côtés.

Le premier était une chose rougeaude, un bracelet bleu au poignet sur lequel était inscrit : 17 août 1969. Une pièce de 3,5 kg (beau morceau, dit-on), pleine de rougeurs et qui braillait. Je me suis rapidement éloigné. Il n'avait pas beaucoup de conversation.

Le suivant avait cinq ans, il mâchouillait un mouchoir tout mouillé et rappelait avoir pleuré, sur le canapé du salon de la nourrice qui l'avait laissé seul dans l'appartement le jour de l'enterrement de Pompidou.

Le petit bonhomme de six ans est assis, sérieux comme un pape, devant une télé. Il semble s'habituer à la tête de Giscard, surtout lorsque celui-ci nomme Chirac premier ministre.

Sur un fauteuil, son voisin, à peine plus vieux, tend les visage vers l'écran sans bien comprendre. On y parle d'économie mais il rigole lors des week-ends chargés de voir la tête de Bison futé). La voix de Mourousi le stimule comme les chiffres et les lettres, c'est l'heure de la soupe chez mamie. On l'initie au Scrabble.

Un gamin de huit ans tire sur ma chemise et commence à raconter ses après-midi de vacances chez sa grand-mère, entre les Playmobil à panser de gaze (il s'intéresse à la guerre, il est Lorrain et puis son grand-père en est revenu si différent) et la découverte d'une immense maison. Surtout l'atelier sombre où l'homme âgé, plombier émérite, entrepose ses clefs et ses tuyaux.

Attiré par un coin de la pièce plus sombre, je m'en approche. Je sens l'odeur de craie d'une salle de classe. Une maîtresse de CM1, madame Chrétien, y interpelle un élève qui porte une aube d'enfant de choeur. Il récite qu'à l'école comme à l'église, il s'efforce à la discipline. Il voulait être saint (et confessait le pêché d'orgueil tous les samedis car il fallait bien se repentir de quelque chose), puis évêque (mais il faut se taire et connaître les hommes avant trente ans pour les conseiller). Finalement, même la souffrance avec force stigmates (il a eu sa période Padre Pio et Marthe Robin) ne le tente pas plus que ça.

Soudain, des balles et ballons de toutes sortes traversent la pièce. J'assiste alors à l'épreuve de la sélection des joueurs pour le match de foot de la récréation. Le gamin choisi en dernière position est envoyé comme gardien de but. Je vois ses rêveries comme le match se déroule. Il songe à arrêter le penalty qui le portera au pinacle de l'école. Je lui crie de faire attention à l'attaquant qui déboule. Il ne m'entend pas et le ballon troue ses cages à intervalles réguliers. Dans la foulée, il reçoit un gnon au basket de la part d'un garçon qui mesure douze centimètres de plus que lui.

J'entends des halètements. En me retournant, je surprend deux adolescents qui jouent au tennis sur une rue entre les pavillons. Les lignes tracées à la craie le mercredi après-midi s'effacent sous la pluie fine et régulière du vendredi. En se quittant, ils se promettent d'aller sur un vrai terrain de tennis, un jour.

Je fais quelques pas vers le fond de la salle qui s'éclaire. Des images saccadées défilent.

J'entends d'abord un garçon décider, en écoutant "Couleur menthe à l'eau" dans son bain le samedi soir, qu'il voterait Brice Lalonde à la présidentielle. Un jour de mai, des gens du quartier crient et passent devant sa maison, la rose à la main. Dans le salon familial, tout est calme.

A treize ans, il est gardien dans le club de foot du village. Il arrête le penalty en finale d'une coupe inter-communale. Son équipe remporte le trophée. Le soir, c'est la finale de la coupe de France de foot. Il s'endort heureux. Apaisé, croit-il.

A quatorze ans, il devient arbitre de basket. Siffler n'est pas jouer mais c'est tout de même une activité qui lui permet de traverser des gymnases. L'odeur des planchers, des revêtements de sol et du ballon en cuir l'enivrent. Le "pffouhh" de la balle qui traverse le filet.

De quinze à 18 ans, les jours sont rythmés par les lectures. Il répète à qui veut l'entendre la phrase d'Anaïs Nin : "Les livres sont mes seuls amis". Il veut habiter dans un lieu où les murs disparaissent derrière les livres. Il court les librairies, récupère, collectionne, lit bien moins qu'il n'achète. Il franchit le cap des 1000, puis plus tard, les 2000 et 3000 livres avec fierté. Il ne peut citer aucune phrase de tête. Il appelle cela son impressionnisme.

Entre 17 et 18 ans, il a mal aux genoux, la nuit. Mais c'est pour la bonne cause. Il prend douze centimètres de taille en un an, il commence à se débrouiller en sport. Ce n'est pas trop tôt.

A 18 ans, il fait un premier stage de journaliste à l'agence locale du quotidien régional. Il écrit pour la première fois sur un ordinateur, observe la mise en page. Le lendemain, lorsqu'il découvre l'article imprimé dans le journal, il se rappelle qu'à douze ans, il avait dit, un après-midi, à ses copains de quartier, qu'il serait journaliste. Ils s'étaient moqués. Journaliste à Paris, il avait alors crié.

Le rythme des images s'accélère ensuite. Il y a des rencontres, des films, des attentes la nuit, des envies d'écriture à l'aube, assis sur un transat (resté dehors toute la nuit cet été-là, à Bormes-les-Mimosas, il voulait regarder le temps s'écouler), des mots stupides et durs vers 2h du matin, une écoute sporadique mais toujours amicale de Michel Delpech, la découverte d'un autre appartement que le sien pour cause de cheville foulée, le mélange avec une autre bibliothèque, les voyages et les noms de villages toujours oubliés (parce qu'il y a ce plaisir à écouter la même personne s'en rappeller, elle), l'absence de photos familiales sur les murs, le goût des sorbets à Venise et Rome.

Puis plus aucune image. Je me retourne lentement.

Le sol est recouvert de livres, de milliers de livres. Doucement, les premières pages se soulèvent vers le plafond. En quelques secondes, tous les livres s'élèvent dans la pièce, entre Washington et la Lorraine puis s'enfoncent dans les murs. Deux minutes plus tard, ils ont disparu.

Reste au milieu de la pièce, une pile d'au moins quatre mètres de haut. Des albums photos. Je retire sans difficulté un exemplaire à ma hauteur. Si le compte est bon, il doit y en avoir 35, 7000 photos prises depuis mon mariage. Je me dis qu'il faudrait, un jour, les faire toutes défiler en buvant du café. Un long film de quinze heures.

Sur cette pensée, je me retrouve dans mon salon. Au milieu des rires des amis venus pour une sorte de fête d'anniversaire.

A quarante ans tous secs, ce lundi-là, il y eut une soirée très très bien. Et le garçon de quarante ans se rappellera qu'il n'a jamais bu de champagne aussi doux qu'à ce moment-là.


La chanson du jour : (un peu de musique), "Santa Maria" de Gotan project.



Et la liste des " quarante"
- Ali Baba et les quarante voleurs
- Quarante ans et toujours puceau

(Maintenant, à vous de jouer)