Il y a une semaine tout juste, j'étais au musée de l'Holocauste de Washington. A l'endroit où, hier, un raciste de 88 ans a tué un agent de surveillance noir. "Noir" comme la couleur de peau que le tueur voulait éradiquer de la terre. Il détestait tout autant les juifs.
Remarquez, je dis une semaine tout juste... Ça pourrait être il y a un mois ou avant-hier que ça ne changerait pas grand-chose à l'histoire. Si ça se trouve, c'est cet agent qui a ouvert mon sac, constatant qu'il était vide. Si ça se trouve, hein...
C'est bizarre, je traîne depuis quelques jours un gros tas de questions à la suite de ma visite dans le musée. Pas à propos du musée lui-même, non. Il est très bien construit. Dès la sortie de l'ascenseur, au quatrième étage, on est saisi face aux immenses photos des camps tels que les Américains les ont découverts. Puis l'exposition raconte l'exclusion et les persécutions mises en place par les nazis jusqu'à la solution finale. Cela m'a fait penser au remarquable travail de l'historien Raul
Hilberg, qui démonte les mécanismes du système.
Tout est raconté sobrement, appuyé par des images d'archives et des vidéos qu'on n'est pas forcé de voir (comme celles des expériences médicales). De même, on peut choisir de ne pas traverser le wagon exposé. Rien que cela montre le respect dans lequel est tenu le visiteur. On est bien loin d'une vision "totalitaire" de la mémoire.
Ce qui m'a le plus impressionné, c'est que le musée y adjoint la dimension personnelle qu'on trouve dans les livres de
Primo Levi ou le film "
Shoah" de Claude Lanzmann.
A l'entrée, on peut prendre un "passeport" dans une pile. Celui-ci raconte en quatre pages la vie d'une personne pendant l'Holocauste. J'ai pris le premier accessible.

A côté d'Anne Frank, il y aura maintenant Robert Freund.
Robert Freund est né en 1893 dans la banlieue de Mannheim et a servi dans l'armée allemande pendant la première guerre mondiale. Il a deux enfants et était décorateur d'intérieur. Lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir, il a perdu son emploi. Quand la synagogue et l'école juive locales ont été brûlées en 1938, sa femme et lui ont décidé d'envoyer leur fils de 14 ans en Grande-Bretagne mais pas leur fille qu'ils trouvaient trop jeune.
Le 22 octobre 1940, les Freund sont sommés de quitter Mannheim et de se rassembler à la gare. Robert désobéit, il essaie de cacher sa femme et sa fille auprès d'une famille juive vivant en dehors de la ville. Ils sont découverts et Robert est frappé devant sa famille. Quand il demande à ses agresseurs d'en finir et de le tuer, ils arrêtent de le battre.
Les Freund sont déportés au camp de concentration de Gurs, dans le sud de la France, où Robert est séparé de sa femme et de sa fille. Il est envoyé au camp de transit de Drancy en août 1942 puis déporté à Auschwitz le 14 août. Il est gazé dès son arrivée.
Alors voilà, maintenant, ce livret est sur mon bureau depuis une semaine. Je ne l'ai pas jeté. Lors de ma première visite au musée, j'avais pris le passeport d'un survivant que j'ai égaré. Mais là, rien. Je n'y touche pas. Mauvaise conscience ? Peur de jeter la vie d'un homme dont je ne sais rien et dont, pourtant, j'imagine les souffrances ? Je ne sais pas.
Je crois que je vais le mettre dans le coffret de Raul Hilberg à côté des 2000 pages qui déchiffrent le comment de "l'extermination des juifs d'Europe".
La chanson du jour : "Playground love" par Air.
Et la liste des "livres à propos de différents massacres et déportations".- "Dans le nu de la vie" de Jean Hatzfeld (sur le génocide rwandais)
- "Le portail" de François Bizot (sur le génocide au Cambodge)
- "Récits de la Kolyma" de Varlam Chalamov (sur les camps sibériens)
(Maintenant, à vous de jouer)